Ardennes bio, une culture de groupe

Le 5 février 2026

Ardennes bio, une culture de groupe

Une bio très minoritaire, façon village gaulois, qui se fait discrète mais avide d'échanges et d'ouverture, ardemment motivée et qui cultive l'esprit de groupe sur un territoire rural multiple.

Pascale Solana.

Une bio très minoritaire, façon village gaulois, qui se fait discrète mais avide d'échanges et d'ouverture, ardemment motivée et qui cultive l'esprit de groupe sur un territoire rural multiple.

 

Pascale Solana.

Buttage des poireaux à la bien nommée ferme de la Binette à Verrières chez les Barbet : Geneviève conduit à la voix l'âne Djumbé entre les rangs, Simon maintient la charrue dans le sillon.
Clovis Durand et Étienne Mineur.

Suivez les guides !

Clovis Durand et Étienne Mineur.

Directeur et président du magasin Biocoop Le Pissenlit à Charleville-Mézières.

C'est l'histoire d'un magasin né d'apéros, comme aime le dire son directeur, Clovis Durand, ancien assistant parlementaire. « Avec des consommateurs qui rêvaient de manger bio, le département étant mal pourvu côté distribution, et des paysans bio qui voulaient écouler leurs produits ! » C’est-à-dire avec une poignée d’Ardennais motivés – voisins, copains, mangeurs, paysans – qui se rassemblent dans l’idée de faire boutique. « Pour s’inspirer, nous sommes allés voir le magasin Biocoop de Châlons-en-Champagne. Boris Rozé nous a parlé du cahier des charges Biocoop pendant trois heures ! se souvient-il. En repartant, enthousiastes, on s’est dit : “Pourquoi réinventer ? C’est ça ce qu’on veut !” » Les barbecues se sont multipliés pour convaincre plus largement et collecter des fonds. Cinq ans et 250 sociétaires plus tard, en 2022, un magasin voit le jour à Charleville-Mézières. « Une SCIC, société coopérative d’intérêt collectif, explique Étienne Mineur, le président, avec trois collèges égalitaires en parts, salariés, paysans et consommateurs, plus les partenaires, comme le fournisseur d’électricité verte Enercoop. » Le jeune directeur et lui, agriculteur bio à la retraite, forment un solide tandem. « Notre projet est d’abord territorial, poursuit-il. Il ne crée pas seulement de l’emploi, il veut développer le local. Sa gouvernance rassemble des intérêts différents et permet ainsi de toucher des publics variés, d’être légitime dans une foire agricole comme dans un événement culturel. Le magasin est ouvert à tous, sociétaires ou pas. »

Pays ardennais

Son nom de baptême signe le terroir. Le Pissenlit ! Clin d’œil à une spécialité que tout Ardennais connaît : la salade de pommes de terre aux pissenlits légèrement cuits et au lard. À ne pas confondre avec la cacasse, fricassée de patates dite « à cul nu » car, en plat du pauvre, servie à l’origine sans viande.

Mais que cultive-t-on en terres ardennaises ? Pour le voir, rien de tel qu’un voyage en bus-TER entre Reims et Charleville-Mézières. La route traverse d’abord une tranche de Champagne crayeuse. Des sols pauvres, qu’hier on nommait « Champagne pouilleuse », juste bons pour le mouton. « Après la Seconde Guerre mondiale, les engrais chimiques de synthèse les ont rendus riches », explique Christophe Henry de la ferme Henry du Routy à Aire, adhérent de Probiolor, coopérative associée à Biocoop, et membre du Pissenlit. Cet ex-conseiller agricole passé à l’agriculture en 1994 cultive des céréales et des légumineuses tel le lentillon de Champagne. Il reconnaît que sur ces sols, cultiver bio est moins aisé qu’ailleurs. De plus, soumise au changement climatique et à ses aléas, la culture des céréales nécessite de plus en plus de compétences techniques et de matériel pointu, comme l’observent les Contal, en polyculture (lire p. 28). Reste que dans cette tranche sud du département, céréales, patates, lentilles et autres betteraves à sucre sont reines d’un paysage ordonné par l’industrie agroalimentaire. Les éoliennes géantes qui remplacent arbres et haies ne parviennent pas à l’égayer.Il cède la place aux prairies une fois les crêtes préardennaises franchies. Lorsque le productivisme ne les a pas parqués en bâtiment, des ruminants y paissent. « Le système agricole dominant des Ardennes, c’est la polyculture-élevage », précise Christophe Henry. Puis en se rapprochant de Charleville, le massif ardennais se dessine sur les courbes de l’horizon. Ignorant les frontières, ses forêts, qui fascinaient déjà Jules César, courent avec la Meuse par-delà la Belgique.

Geneviève et Simon Barbet

Vive la binette !

Entre les gens de la ferme de la Binette, à Verrières, et ceux du magasin Le Pissenlit, c’est plus qu’une affaire de commerce, même si les premiers livrent deux fois par semaine les seconds en légumes frais. Geneviève et Simon Barbet sont « parmi les moteurs des débuts », précise le duo Étienne Mineur-Clovis Durand. « On ne vit pas ensemble, mais on aime faire ensemble, ajoute en riant Geneviève Barbet. On forme une sorte de réseau, nous partageons des valeurs, des espaces, comme les fêtes où l’on invite des artistes. C’est une façon de s’ouvrir à tous. » Le village au pied des côtes préardennaises compte 33 habitants. « Face à la disparition des cafés, au chômage, aux modèles agricoles clivants, etc., discuter devient difficile. En milieu rural, nous avons besoin de recréer des liens sociaux. »

Mais le premier travail quotidien des Barbet, c’est semer, planter, arroser, buter, désherber – merci la binette qui bine ! –, récolter un hectare de plein champ et 2 000 m2 de serres, aidés de deux ânes et d’un petit tracteur. La maraîchère aime les variétés anciennes ou peu connues, plus délicates à cultiver ou à faire accepter, comme la bio ! Exemple, les betteraves pas rouges. Sur les marchés ou au centre social itinérant auquel elle participe, elle les présente en bottes multicolores. Quelle que soit la culture, à la Binette, on joue le melting-pot à fond.

Geneviève et Simon Barbet.
Une partie de l'équipe du Pissenlit qui compte sept salariés, tous sociétaires de la coopérative, un magasin ouvert à tous.

Pas culturel

Et la bio ? Historiquement, pas dans la culture ! Les principales productions fonctionnent traditionnellement sur les circuits longs et dans des organisations qui servent les marchés. Ici, on dit que coopératives, syndicats agricoles majoritaires, et grandes et moyennes surfaces (GMS) font la pluie et le beau temps. Quand la coopérative ou l’abattoir stoppe le bio parce que la distribution n’en achète plus au motif que le client n’en veut plus, que faire ? Christophe Henry vient de passer ses volailles bio en Label rouge… « Avec le manque de soutiens financiers et politiques, le boom de 2015-2017 est retombé, confirme Caroline Porteau, vice-présidente de l’association Bio des Ardennes. Et plus récemment les prix bio ont baissé. »

Le système fait aussi face au vieillissement des agriculteurs. Peu de candidats pour l’élevage. Les parcelles des cédants grossissent les exploitations existantes. « Jusqu’à 1 000 hectares », s’agace Étienne Mineur qui milite pour plus de fermes à taille humaine. « On voit des super installations bio de jeunes, se réjouit Caroline Porteau, mais sur de petites surfaces en maraîchage », tandis que de grosses exploitations mixtes, bio/non bio, reviennent au conventionnel. Résultat, en 2024, le nombre d’hectares et de fermes bio a reculé. Le département totalise 6 % de surfaces cultivées en agriculture biologique quand la moyenne nationale affiche 10 %.

L'apicultrice Caroline Porteau présente à Clovis Durand du magasin Biocoop Le Pissenlit des fleurs de géranium musqué qu'elle cultive. Délicieusement odorant.
Caroline Porteau.

Caroline Porteau

Au nom de la vie

« On a de la chance de l’avoir. Il joue la carte du bio et du local à fond ! » Caroline Porteau parle du magasin Biocoop Le Pissenlit dont elle est sociétaire. Elle est aussi vice-présidente de l’association Bio des Ardennes. Et apicultrice. Elle vit avec les abeilles et les plantes médicinales, dont elle fait des tisanes, des sirops, etc., et a le souci de protéger la vie. Son métier d’avant, c’était sage-femme. « Quand on me demande les liens entre ces deux professions si différentes, je réponds qu’elles en ont énormément, à commencer par le respect de la vie. Mettre au monde des enfants et protéger celui dans lequel ils vont vivre, c’est pareil ! Concrètement, une femme enceinte qui a droit à peu de traitements médicamenteux doit miser sur la prévention pour éviter de tomber malade. Comme les bio le font en permanence. »

L’apicultrice va plus loin dans ses engagements en animant au rucher des ateliers pédagogiques sur les pollinisateurs, la biodiversité. Elle évoque les grandes transhumances d’abeilles qui les forcent à produire toujours plus, sans pause, pillant malgré elles les ressources des colonies autochtones à chaque nouvelle installation. Que faire ? « En tant que consommateur, demander à l’apiculteur les miels de sa flore locale d’abord », dit-elle. À Seraincourt, le miel du Rucher du marcassin, totem régional, est 100 % made in Ardennes : bouleau, colza et toutes fleurs butinés par abeilles rustiques non hybridées.

Bio = gagnant-gagnant

Côté consommation, la densité démographique est faible et la bio souffre des préjugés : « Trop chère », « Pas pour moi », « Pour les bobos », « J’y crois pas », etc. « Pour vendre ses produits, mieux vaut éviter de clamer qu’ils sont bio ! », regrettent des producteurs.Mais il y a aussi les belles histoires qui perdurent ou se créent, comme celles que Le Pissenlit affiche fièrement : les surprenantes épices de Delphine Liégeois – ex-prof devenue safranière – qui produit « l’Or rouge des Ardennes » sur des terres à patates à Sailly ; l’abbaye cistercienne de Signy qui brasse sa bière, renouant avec la tradition régionale mais en bio. Et encore, ces fêtes culturelles rurales comme à la ferme de la Binette. Ou « les symboles, telle La Hulotte, le journal le plus lu dans les terriers, qui conte avec humour et érudition la vie des animaux et des plantes, dit Clovis. C’est à Boult-aux-Bois depuis plus de cinquante ans ! » Et ça attire. Positif, le directeur du magasin voit les Ardennes comme « une terre de conquête pour la bio ». Et de l’avis général, « Le Pissenlit est une chance ». La consommation est un levier de développement, affirme Sébastien Dusoir, responsable de la communication du réseau professionnel Bio en Grand Est. « Ceux qui ont le courage de pratiquer l’agriculture bio contre vents et marées vont dans le sens de l’histoire. Il faut les valoriser, dire et redire que la bio, pour la santé comme pour l’environnement, c’est gagnant-gagnant ! »

Claire et Bruno Poisson

Brebis coopératives

Claire Poisson est de l’aventure Pissenlit : elle siège au conseil coopératif du magasin, activité bénévole régulière qu’elle vit comme une sorte de bol d’air inspirant. Elle élève des brebis à Bulson, et Bruno, son conjoint, s’occupe de la jardinerie attenante à la ferme Poisson. En 2023, passé des études d’ingénieur agronome à Toulouse, les deux répondent à « l’appel de la terre ». Direction les Ardennes, 15 hectares essentiellement de prairies ceintes de haies variées et d’arbres hauts, au milieu des champs cultivés, comme un îlot. En 2024, les bêtes prennent de plein fouet la fièvre catarrhale ovine. Ils en perdent mais s’accrochent : « L’agriculture, c’est le temps long, l’inverse de la société actuelle », dit l’éleveuse.

S’il faut absolument goûter ses fromages, tels les « Nuages », doux et délicieux, il faut aussi l’écouter expliquer le « don du lait, de la laine et de la viande », les « cycles agronomiques vertueux ». Et parler de ses brebis, des blanches frisonnes et des noires zwartbles, originaires des Pays-Bas, « choisies pour leur caractère conciliant, hypercoopératif. Je cherche à comment travailler ensemble sans que ça leur coûte. Elles ont un sens du collectif très développé, mais chacune a une individualité propre. Elles ne sont pas peureuses ou bêtes, comme on qualifie souvent les moutons. Elles aiment le groupe. Une fois qu’on a compris, comme le chien de berger, il suffit de se fondre dedans… »

Claire et Bruno Poisson.
Camille Contal au milieu d'un champ de sarrasin.
Caroline Porteau.

Famille Contal

Biscuiculteurs

« Biscuiculteurs » : un néologisme bien trouvé parce que père, mère et fils – Vincent, Frédérique, Rodolphe et Camille – sont tout à la fois paysans, meuniers et biscuitiers ! Ils travaillent une quinzaine de cultures différentes : blés anciens, oléagineux ou sarrasin, dont ils sont de grands spécialistes, fiers de leurs certifications bio et Afdiag*, cette dernière nécessitant des mesures particulièrement draconiennes. Ils transforment en farines, huiles, gourmandises, avec pour credo la qualité et le goût. Au Pissenlit, on craque pour leurs biscuits sucrés et salés. Attenant à la ferme, l’atelier Contal est la seule boutique d’un village de 163 habitants, Banogne-Recouvrance, planté au milieu des vastes étendues céréalières à l’ouest de Rethel. Fallait le faire !

* Association française des intolérants au gluten.

ÇA C'EST BIOCOOP !

  • MAGASINS. Un seul dans les Ardennes, à Charleville-Mézières. Puis dans les départements voisins de la Marne (Châlons-en-Champagne et Reims) et de la Moselle, (Metz et Thionville) à l'est, du Nord (Cambrai, Douai et Valenciennes) et du Pas-de-Calais (Hénin-Beaumont) au nord.
  • PAYSANS ASSOCIÉS. Ce sont les groupements 100 % bio sociétaires de Biocoop, tels Probiolor (céréales notamment) ou Biolait présents ici.

Article extrait du n°138 de CULTURE BIO, le mag de Biocoop, distribué gratuitement dans les magasins du réseau, dans la limite des stocks disponibles.